Se taire, l’ouvrir ou partir ?

22/07/2019

Cela faisait près de trois ans que mes collègues directeurs et moi subissions un N+1 incompétent, arrogant et malveillant. Le genre qui tire toujours la couverture à soi en cas de succès mais qui se défausse sur vous dès qu’il est mis en difficulté.

La direction de l’entreprise avait bien tenté de le faire coacher mais son coach avait conclu qu’il avait affaire à un “incompétent inconscient”.

Quelques mois après son arrivée, voyant les catastrophes s’enchaîner mais encore bercés d’une naïve bienveillance, mes collègues et moi l’avions convié à une séance de feedback constructif pour lui faire part de nos doutes sur son management et lui proposer des pistes d’amélioration. L’événement, assez inhabituel, fut relativement bien accepté, à notre grande surprise, et fut suivi d’une amélioration qui dura quelques semaines.

Deux ans plus tard, les choses étaient devenues pires que ce qu’elles étaient au début. Manque de respect à notre égard, colères récurrentes injustifiées, totale absence de vision et de coordination…nous étions perdus. Nous en parlâmes au département des RH qui le convièrent à une réunion d’échange avec son équipe (nous) mais il resta sur la défensive et rien ne changea.

C’est alors qu’un jour, il envoya ce que je considérai aussitôt comme l’email de trop, pas pire que ce qu’il avait déjà pu écrire auparavant mais simplement la fameuse petite goutte qui parfois fait déborder le vase. Et le vase était plein à ras bord depuis longtemps. Je fis alors ce que je n’avais jamais fait de ma carrière.

—————————————

Que faire lorsque l’on n’est plus aligné avec son entreprise ?

Lorsque les valeurs mises en avant ou l’absence de valeurs justement ne nous correspondent plus ?

Lorsque des managers toxiques pour le bien-être des salariés voire nuisibles à la performance de l’entreprise sont protégés ?

Lorsqu’on a tout essayé mais qu’on réalise qu’on se bat contre des moulins à vent ?

Certains en prennent leur parti et se résignent, certains partent, certains s’opposent.

 

Même les plus courageux finissent

par s’épuiser

Dans tous les cas, cela se passe dans la douleur. Même les plus courageux finissent par s’épuiser dans certains combats, s’ils ne sont pas soutenus.

Que faire ? Il n’y a certainement pas de réponse toute faite, cela dépend de la tolérance de chacun, de sa capacité personnelle à faire des compromis.

Mais la vraie question, c’est pourquoi ? Pourquoi faut-il mettre tant d’énergie dans des sujets qui pourraient paraître des évidences : telle personne n’est pas à la bonne place, telle stratégie est vouée à l’échec, tel comportement est néfaste… Parfois les causes réelles nous échappent, les raisons politiques nous dépassent.

 

Ce que j’ai fait était bien

Que faire ? Chacun agira selon sa conscience. Mais ce que je sais avec certitude, c’est qu’au moment de prendre sa retraite, lorsqu’on se retournera sur sa vie professionnelle, on partira plus léger si on a l’impression de ne pas avoir transigé sur ses valeurs essentielles, de ne pas avoir accepté l’inacceptable au nom d’une carrière ou pour conserver son bonus. Soyons basique : l’important est de pouvoir se regarder dans la glace ou pour ceux qui ont des enfants, de pouvoir leur dire en les regardant dans les yeux : « ce que j’ai fait était bien ».

Parfois le combat est perdu d’avance et tout le monde n’a pas l’âme révolutionnaire mais se résigner et rester est psychologiquement la pire des solutions, celle qui engendrera des conflits intérieurs qui laisseront des marques indélébiles.

—————————————

L’escalade d’engagement

Je me suis longtemps demandé pourquoi mon entreprise avait protégé ce directeur si longtemps. J’ai fini par trouver la réponse dans ce petit livre intelligent : “Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens”, de Joule et Beauvois. Il y est expliqué le concept de “l’escalade d’engagement”. Rapidement résumé, il s’agit d’un processus psychologique qui consiste à poursuivre dans une direction initialement décidée (en l’occurrence le recrutement de ce manager) alors même qu’on est confronté aux conséquences de plus en plus négatives de cette décision.

Pourquoi ? Souvent, parce que consciemment ou inconsciemment, on a l’impression que le coût sera beaucoup plus important si on renonce (le licencier) que si on rajoute des moyens pour atteindre l’objectif (le former, le coacher, l’accompagner…). Quand je dis “coût”, cela peut vouloir dire financier mais aussi et parfois surtout psychologique (perte de crédibilité, de son honneur, etc.).

Ce concept est malheureusement souvent à l’œuvre dans l’entreprise comme en politique : une fois un projet lancé, personne n’ose dire qu’il faut y renoncer même si les conséquences en sont désastreuses. Un exemple régulièrement cité est celui de la guerre du Vietnam, difficile de faire plus désastreux en matière de conséquences.

 

Parfois, « le roi est nu »

On voit bien qu’il faudrait avoir le courage de revenir en arrière, de s’opposer, d’oser dire la vérité car parfois “le roi est nu”. Comme dans le conte d’Andersen, tout le monde le voit mais personne ne le dit.

Dans la cas que j’évoque, ce manager aura fini par provoquer le départ (licenciements ou démissions) d’une dizaine de personnes, la fermeture de trois filiales et des conséquences financières qu’il faudrait des années pour compenser.

—————————————

Voici, pour finir, en substance ce que disait l’email “de trop”.

(Pour expliquer le contexte : j’avais proposé de décaler l’envoi de notre reporting mensuel car il reposait sur une comparaison avec des chiffres prévisionnels erronés, le temps de récupérer les bons chiffres qui avaient été transmis à notre N+1 sans qu’il les partage avec nous).

J’ai laissé le texte en version originale, y compris les fautes, pour ne pas trop trahir l’esprit de l’échange mais sur demande, je me ferai un plaisir de fournir une traduction.

(Les noms des personnes et de l’entreprise ont bien entendu été modifiés.)

………………………………………….

N+1 :

Hi Vincent, and Others,

[…]

If you take the decision not to forward it says something about yourself. You are responsible of the figures. […] No to say to me I’ve not received updated figures is bull shit. Are you Director? Must I arrange it?

Listen guys. I prepared myself […] and organised everything. […] I asked you to forward me your figures before the 10th. Now it is the 12th of April afternoon in private time and now Vincent suggest not to forward.

[…]

Sorry I’m really really pissed. Is this my team? […]

Sorry guys, Sorry Peter : when I heard just now that you are not available because of holiday. When did you ask me if your holiday is OK?

Yes, I’m really upset.

[…]

I don’t feel that you take me serious. […]

If you continue like this, your companies will be closes.

Do you understand?

—————————————

Et voici ma réponse. J’ai attendu 2 jours avant de l’envoyer, je ne l’ai faite relire à personne pour ne pas être dissuadé de la faire partir et une fois le message relu, j’ai appuyé sur “envoyer” sans la moindre hésitation. Un sentiment unique de liberté et de soulagement m’a alors envahi, même si j’avoue me trouver un peu cabotin à la relecture.

—————————————

John,

Thank you for your frank email. I’m glad that my short email from Tuesday allowed you to express your feelings and frustration and I hope you could feel better afterwards.

The exemplarity of this email impressed me a lot and we should use it as a reference for the future management training sessions at [name of the company] : precise, concise, not written under emotion, not mixing every topics, very structured, motivating and respectful for your team.

Let’s consider to forward it to the HR department as an example of what a good manager should do.

Now let’s come to the facts and analyze your text in details.

(S’ensuivait ensuite une explication de texte où je reprenais chacun des éléments de l’email reçu pour les analyser. Je n’en laisse que quelques extraits pour ne pas vous ennuyer avec des details techniques.)

“If you take the decision not to forward it says something about yourself”

For sure, it says that we want to deliver a qualitative piece of information instead of sending something that is absolutely useless.

[…] maybe you considered it was not a good idea to share the new figures with us ?

“No to say to me I’ve not received the figures is bull shit. are you Director? Must i arrange it? “

I must say I can’t really agree with the ideas expressed in this sentence. Of course, this is very impolite and disrespectful. But as already explained before, you were the only one to receive the updated figures. You are our coordinator, that is supposed to be your role to share that kind of useful information.

About the question if I am a director, if there is a doubt about it, we should talk about this with the RH department to review my position. […]

As a conclusion for this first part, as Shakespeare would say, this was “Much ado about nothing.”

“Listen guys. I prepared myself during and organised everything., I asked you to forward me your figures before the 10th to present yourself.”

You are right, we were all late, especially me. Do you remember that there was an exhibition last week and that we were all on the fair for 2, 3 or 4 days ? In such an occasion, it might be clever to postpone a little bit some deadlines in order to provide a qualitative job.

About the reporting in general, we used to have one and to submit it on time from [year X] to [year Y]. Then you joined [name of the company] and decided that the reporting was out of fashion. After three years, you have now decided all of the sudden that it was finally a good thing. And for this first new reporting, we are late. Shame on us!

“Now it is the 12th of April afternoon in private time and now Vincent suggest not to forward.”

Sorry that you had to work on your private time at 7.00PM. Please let us know your working hours so that I don’t bother you anymore when it’s inappropriate.

 “Sorry I’m really really pissed. Is this my team?”

I would say “yes, this is your team”. A well-motivated (until now), united, efficient and hardworking team. Luckily enough, we have an exemplar manager to lead it and show it the way.

“Sorry guys, Sorry Peter when I heard just now that you are not available because of holiday. When did you ask me if your holiday is OK? “

(Il s’agissait en fait d’un jour férié dans le pays de Peter)

I’m glad to read this because I didn’t know that we had to work on bank holidays. I will send you the French calendar with bank holidays so that you can confirm whether I am allowed not to work on these days.

« If you continue like this, your companies will be closes. »

I’ve been doing this job for several years now. If a change is wished, we will work on it, no problem. But please stop threatening us, asking if we are directors, saying that the subsidiaries will be closed, etc. etc.

We are professionals, we are doing and will do what needs to be done for the better of the [name of the company] organization.

In [year], 6 months after you joined, we encouraged to you improve some aspects of your management and we offered you a structured feedback. 2 years later, in the same round + the HR, we expressed our wishes again in a supportive way. Unfortunately, it seems that nothing has improved. We have shown some respect to you, even when we disagreed with your decisions because we have some respect for what you represent, we tried to help you as much as we could even when we had other opinions than yours.

Am I director ? Yes, I am and it is my duty now as a director to say that this is going absolutely in the wrong direction.

Yes, you are the boss but you should show some respect to your team.

I will not talk for my colleagues. But I know you had some talks with each of them, on top of the ones that we had all together and they were all going in the same direction.

That’s why I would like to quote Churchill for my conclusion: “Courage is what it takes to stand up and speak; courage is also what it takes to sit down and listen”.

Regards,

Vincent

—————————————-

Quelques minutes après l’envoi de cet email, je recevais des appels aux tonalités variées de mes collègues en copie :

“Tu es fou, tu vas te faire virer”

“C’est le meilleur email professionnel que j’ai jamais vu”

“Bravo mais moi je ne l’aurais jamais fait”

Mais ce que chaque message avait en commun, c’était une pointe d’admiration.

Pour moi, l’essentiel était d’avoir dit ce que j’avais à dire. Les conséquences m’importaient peu, je me sentais libéré et je sentais que j’étais intérieurement aligné avec ce que j’avais fait. Peu m’importaient les quolibets ou les éloges.

Quelques mois plus tard, « John » se faisait licencier avec pertes et fracas et on découvrait les malversations financières dont il était responsable. Moi aussi, je finissais par quitter l’entreprise, mais de mon plein gré.

Vincent Mussard
Président Co fondateur chez Coach Me Happy